L’expression « Sumi-e » à l’instar du mot « Zen » est devenue un mot fourre-tout dans lequel il est commun de ranger toutes sortes de notions contradictoires. Il est donc nécessaire d’en préciser le sens.
La traduction littérale des kanji 墨絵 signifie « peinture à l’encre noire», l’expression suiboku-ga 水墨画, « image à l’eau et à l’encre », bien que moins connue en occident, est également communément employée au Japon.

Nous avons là un premier élément de réponse, cependant toute image peinte à l’encre noire et à l’eau n’est pas nécessairement un sumi-e, si elle n’est pas réalisée selon l’esprit et les techniques du sumi-e.

Je vous invite donc à chausser votre paire de « Zori » et à me suivre sur les chemins caillouteux, non pas de la période Muromachi au cours de laquelle le sumi-e s’est imposé au Japon, mais sur ceux de la Chine à la fin des Tang et au cours de la sublime dynastie Song (960 – 1279).

Référence temporelle 

En ces temps-là dans les terres barbares d’occident : Charlemagne est couronné empereur à Rome ; Les Vikings installés en Islande découvrent le Groenland et s’aventurent sur les côtes d’Amérique du nord ; Le christianisme romain étend son emprise dans une Europe médiévale et féodale ; Les première et seconde croisades ont lieu pour libérer la terre sainte de l’influence musulmane.

La période chinoise

Loin du fracas des armes, les lettrés chinois se livrent à leur marotte séculaire qui consiste à écrire des traités philosophiques sur la calligraphie et son prolongement, la peinture à l’encre.

Écoutons-les :

« Quand la peinture atteint son état divin et merveilleux, il y a nécessairement le souffle silencieux. Car, quand on a balayé toutes les manières extravagantes et les traces artificielles, un souffle silencieux se condense de lui-même entre le papier et l’encre… Quand la peinture est parvenue au silence, elle atteint son sommet de la perfection. »

« La peinture est un espace où le silence intérieur du peintre et le silence de la nature se confondent, s’identifient et s’élèvent dans un silence cosmique et métaphysique. L’esprit humain s’y trouve purifié, libéré de toutes les attaches au monde vulgaire. »

Dans son espace silencieux, nous pouvons nous imaginer un vieux sage chinois, le cœur en paix, contemplant à travers les pulsations du yin-yang, le Silence-Repos fondamental du cosmos. Son regard est au loin,  son esprit confondu avec l’espace-temps infini…

La peinture à l’encre noire découle originellement de la calligraphie, les lettrés chinois à la fois hauts fonctionnaires et esthètes, qui administraient l’empire du milieu s’y sont livrés comme moment de détente entre deux occupations professionnelles.
Ils peignaient alors ce qu’ils avaient sous les yeux, la branche de bambou ou de prunier devant la fenêtre, l’orchidée dans un vase, ou bien encore la pierre de rêve qui ornait leur cabinet de travail.
Pour cela ils ont naturellement employé les outils qu’ils maniaient quotidiennement, le pinceau, l’encre noire et le papier, ainsi que les techniques calligraphiques usuelles qu’ils maitrisaient parfaitement.

Il n’existe qu’un seul et même caractère chinois pour désigner l’action d’écrire, de dessiner ou de peindre. Ce qui permet de mieux comprendre pourquoi les peintures comportaient souvent un poème calligraphié qui accompagnait l’œuvre. Pour les lettrés chinois, écrire un poème ou une peinture est un acte de même nature. L’œuvre finale étant un composé des trois arts indissociables qu’ils estimaient le plus.

Au cours des siècles, le champ d’action de la peinture s’est élargi, et avec le développement de la peinture de paysage, la peinture de divertissement des origines réalisée en quelques coups de pinceau, s’est notablement complexifiée.  La peinture de paysage est devenue le terrain de mise en application de nombreux concepts philosophiques issus des trois spiritualités dominantes de l’époque, Confucianisme, Taoïsme et Bouddhisme.

C’est ainsi que l’on trouve des principes d’origine Confucianiste comme la règle qui régit la hiérarchie des éléments de composition : le maître de maison, l’invité et le domestique.

Les Taoïstes développèrent des théories sur le cycle de vie et mort du trait issues selon les principes des cinq éléments, les opposés complémentaires Yin-Yang, la circulation du souffle dans la peinture, la théorie issue du Yi Jing (le livre des métamorphoses) qui favorise le jeu des mutations à travers la fusion des différents lavis d’encre qui s’interpénètrent, et qui dotés d’une dynamique propre échappent au contrôle du peintre.

Les bouddhistes qui voyaient dans l’acte de peindre, l’expression métaphorique des phénomènes émergeant de la vacuité de la feuille blanche, sensibilisèrent le regard à la lecture de l’espace blanc de la peinture, à l’équilibre du vide et du plein de la composition. A la présence de la brume, qui tel le voile de l’illusion recouvre la réalité apparente.

 

La période japonaise

Le Japon du fait de son insularité était maintenu à l’écart du développement culturel du continent. Avant l’introduction du Bouddhisme en 552, le Japon ne possédait pas une culture vraiment définie. Réalisant la nécessité de se tourner vers des civilisations plus avancées, les gouvernants japonais envoyèrent au cours des siècles de nombreuses missions en Chine pour observer et ramener des idées et de nouvelles conceptions artistiques et littéraires.

Ramenée de Chine, la technique du lavis monochrome apparaît au Japon aux alentours du VIIIe siècle, puis s’impose comme la peinture dominante à l’époque Muromachi (1333- 1575) sous l’influence du zen. La culture raffinée de l’époque Muromachi a permis le développement de nombreux arts zen, comme la cérémonie du thé, le théâtre , les jardins secs ou l’ikebana.

Les premiers japonais, dont de nombreux moines, qui s’essayèrent à la peinture à l’encre monochrome en copiant les œuvres chinoises ne maitrisaient pas les techniques complexes, pas plus que tous les concepts sous-jacents. Aussi réinterprétèrent-ils la peinture chinoise à l’aune de leur ignorance, en la simplifiant et en abandonnant tout ce qui leur échappait. Mais par un étrange clin d’œil du destin, loin d’appauvrir et de dénaturer la peinture à l’encre de chine, ils lui apportèrent un nouveau souffle en revenant à la simplicité originelle.  C’est ce style japonais épuré que l’on peut véritablement qualifier de sumi-e. Il est à la fois, à travers un double mouvement dynamique, le prolongement de la peinture chinoise et le retour à ses propres origines.

Il est donc possible de dire qu’au sens large le sumi-e désigne une peinture extrême-orientale réalisée à l’encre de chine qu’elle soit chinoise ou japonaise, mais qu’il y a également un sens plus restrictif, qui lui désigne un style de peinture japonais épuré, influencé par le Zen et animé par les principes suivants :

Sujets simples et composition épurée.

Peinture spontanée exécutée d’un seul jet, sans repentir

Economie de moyens et de techniques.

Evoquer et suggérer plutôt que montrer.

Si cela vous intéresse, je propose dans le centre Elise Ma un week end de découverte de ce merveilleux art les 19 et 20 février 2022. pour s’inscrire cliquer ici

 

Lanau août 2018

Frédéric Hannon